Francis Bacon philosophie

Biographie : Le père de l'empirisme

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  • Naissance : 22 janvier 1561 à Londres, dans une famille de la haute aristocratie anglaise.
    Son père, Sir Nicholas Bacon, était garde du grand sceau, et sa mère, lettrée et pieuse, lui donna une solide éducation humaniste.

  • Formation : Études au Trinity College de Cambridge (1573-1575), puis formation juridique au Gray’s Inn (1576).

  • Carrière politique :

    • Devient membre du Parlement en 1584.

    • Conseiller juridique d’Élisabeth Ire, puis favori de Jacques Ier. Atteint le poste de Lord Chancelier en 1618 (l’une des plus hautes fonctions du royaume).

  • Chute : Accusé de corruption (acceptation de pots-de-vin) en 1621 ; disgracié, il se retire de la vie politique.

  • Mort : 9 avril 1626, d’une pneumonie contractée lors d’une expérience scientifique (congélation de viande avec de la neige).

Une science nouvelle

La division des sciences selon Bacon, telle qu’elle est exposée dans l’Instauratio magna, ne se limite pas à un simple classement académique : elle relève d’une véritable réorganisation de la pensée humaine en fonction de ses puissances d’action et de connaissance. Bacon entend dégager les sciences non seulement selon leurs objets, mais aussi selon les facultés de l’esprit qui les rendent possibles. Il établit ainsi une triple articulation : Histoire, Philosophie, Poésie — qui correspondent respectivement à la mémoire, à la raison, et à l’imagination.

L’histoire : la mémoire du monde

L’histoire est divisée en deux grandes branches : histoire naturelle et histoire civile. L’histoire naturelle comprend plusieurs aspects : l’histoire des générations, qui observe les processus naturels de production et de transformation des choses (e.g., les fleuves, les terres, les éruptions volcaniques) ; l’histoire des monstres, qui s’intéresse aux formes exceptionnelles ou anormales ; et l’histoire des arts, qui recense les techniques par lesquelles l’homme agit sur la nature. Loin d’être marginales, ces deux dernières composantes sont centrales, car les anomalies et les techniques permettent de révéler les forces cachées à l’œuvre dans la nature. Le monde naturel obéit à des lois constantes (natura omnia regit), et les arts montrent comment l’homme peut, en connaissance de cause, agir sur ces lois, les détourner, ou en créer les conditions d’expression nouvelles. C’est là un « esprit nouveau » que Bacon veut insuffler à l’histoire naturelle. L’histoire civile, quant à elle, regroupe les récits du passé humain : chroniques, biographies, récits de règnes, mémoires, annales religieuses, etc. Elle témoigne des formes diverses sous lesquelles les sociétés ont conservé la mémoire de leurs actions et évolutions. Cette historiographie est riche, mais elle est aussi l’occasion pour Bacon d’ordonner ce matériau foisonnant selon des critères rationnels.

La philosophie : la science de la raison

La philosophie est classée en trois grandes disciplines : la philosophie première, la science de la nature, et la science de l’homme.

  1. La philosophie première traite des principes les plus universels, des axiomes communs à toutes les sciences. C’est la « tige » commune qui relie les différentes branches du savoir. Un de ses axiomes fondamentaux est par exemple : Ce qui est le plus puissant est le plus apte à conserver l’ordre des choses. À partir de là, elle soutient des disciplines diverses : métaphysique, politique, économie, etc. Elle établit des lois générales qui structurent toutes les formes de savoirs.
  2. La science de la nature se divise en :
    • Métaphysique, qui analyse les causes formelles et finales,
    • Physique spéciale, qui s’attache aux causes matérielles et efficientes. Cette dernière est conçue par Bacon comme une science nouvelle et expérimentale, fondée sur des faits observables, en rupture avec la spéculation scolastique. Elle est indissociable de l’étude de la nature, envisagée non plus comme un cosmos clos, mais comme un champ infini de forces à découvrir par induction.
  3. La science de l’homme comprend :
    • La logique, qui est pour Bacon une science opératoire de l’esprit humain. Elle repose sur l’expérience et l’invention. Elle vise à proposer des méthodes pour juger, inférer, réfuter, ou produire des idées. La logique baconienne est essentiellement empirique : elle n’est pas une spéculation formelle, mais une méthode concrète, fondée sur l’induction, pour mieux cerner les vérités cachées.
    • La science de la volonté, ou éthique, qui étudie l’action humaine, les règles de conduite, la morale.
    • La science de la société, ou politique, qui analyse les institutions, les pouvoirs et la vie collective.

La morale, dans ce système, est conçue comme une science indépendante, pratique, centrée sur le bonheur véritable. Contrairement aux Anciens, Bacon reproche aux morales classiques d’être trop spéculatives, de ne pas viser l’utilité réelle. Il leur préfère une morale active, concrète, orientée vers la paix intérieure, la liberté individuelle et la maîtrise de soi. Il admire davantage les penseurs comme Épictète ou les stoïciens modernes que les doctes scolastiques. Il juge plus féconde une morale qui sert à vivre que celle qui brille dans l’abstraction.

La poésie : l’imagination comme voie de savoir

La troisième voie de connaissance est la poésie, issue de l’imagination. Bacon accorde une importance renouvelée à cette faculté souvent méprisée. Dans le contexte de la Renaissance, marquée par un retour aux mythes, aux fables et aux allégories, la poésie devient pour Bacon une manière d’exprimer des vérités profondes. Elle a pour objet les récits symboliques, tels que ceux de l’Orphée, qui donnent à voir les lois cachées du monde et les aspirations les plus hautes de l’âme humaine. La poésie permet de réformer l’homme par l’image, de le guider par la fable vers une sagesse accessible. Si la poésie n’est pas une science expérimentale, elle participe néanmoins à l’effort général de l’esprit humain vers la connaissance.

Le Novum Organum

Pour fonder les sciences nouvelles qu’il appelle de ses vœux, Bacon estime qu’il faut d’abord se doter d’un instrument intellectuel entièrement nouveau. Cet outil, c’est le Novum Organum. Il se distingue du De augmentis scientiarum non par son contenu profond, mais par sa portée : si l’on retranche du De augmentis tout ce qui concerne la théologie, la morale, la politique, l’histoire et la poésie, il reste le Novum Organum lui-même. Il s’agit d’un programme exclusivement centré sur la science de la nature, qui ne s’occupe que de la partie opératoire de la logique — celle qui aide l’entendement à découvrir, comme une main aide à dessiner au compas. Le Novum Organum commence par un point fondamental : la critique des « idoles » de l’esprit, c’est-à-dire les obstacles internes à une connaissance authentique. Ces erreurs se répartissent en quatre grandes espèces :

  1. Idola tribus (idoles de la tribu) : défauts inhérents à l’esprit humain lui-même. Nous généralisons trop vite, prêtons attention aux cas favorables, ignorons les prédictions non réalisées. Ces idoles sont les illusions issues de la nature même de l’homme, de ses tendances spontanées.
  2. Idola specus (idoles de la caverne) : erreurs individuelles liées à notre éducation, à nos habitudes, à nos lectures ou à nos préférences personnelles. Chaque esprit vit dans sa propre « caverne ».
  3. Idola fori (idoles de la place publique) : celles-ci proviennent du langage, des mots mal définis ou inadéquats qui biaisent notre perception des choses. Elles naissent dans la communication entre les hommes.
  4. Idola theatri (idoles du théâtre) : erreurs véhiculées par les systèmes philosophiques ou théologiques, acceptés comme des spectacles auxquels on assiste sans esprit critique. Bacon condamne aussi bien les dogmatismes antiques que ceux de son époque.

Ces idoles forment des obstacles à la connaissance, non pas en tant que fautes morales, mais comme des formes d’aveuglement collectif ou personnel. Les ignorer, c’est rester prisonnier d’une vision faussée du réel.

Bacon, en revanche, n’est pas intéressé par une science spéculative : la connaissance n’est pour lui qu’un moyen de domination des phénomènes naturels. Il veut que l’homme ne soit plus soumis aux lois de la nature, mais qu’il puisse les utiliser. La véritable science est donc opératoire. L’homme doit devenir « maître et possesseur de la nature » non par contemplation, mais par action. Il doit savoir engendrer de nouveaux phénomènes, comme le font les alchimistes lorsqu’ils provoquent la séparation ou la combinaison de propriétés. La tâche de la science consiste alors à rechercher les formes, c’est-à-dire les natures essentielles qui se manifestent dans les choses. Contrairement à Aristote, qui n’a pas su cerner cette recherche méthodiquement, Bacon veut identifier les formes par une induction expérimentale rigoureuse. Ce sont les « vraies différences » — les traits distinctifs, actifs et causaux — qui permettent de connaître l’essence d’une chose. C’est ainsi que l’on comprend ce qu’est vraiment une propriété naturelle : par exemple, ce n’est pas l’apparence du feu qui compte, mais la forme qu’il incarne, comme le mouvement ascendant ou la raréfaction de la matière.

Essays, or Counsels, Civil and Moral

La philosophie morale et éthique de Bacon est issue principalement de son livre “Essays, or Counsels, Civil and Moral”, un recueil de réflexions sur la vie morale, politique et sociale. Les pensées citées ci-dessous sont directement tirées de celui-ci.
 

Vérité, savoir, et jugement

 
La quête du vrai commande toute vie droite. La vérité éclaire, unit et affermit ; le mensonge séduit parce qu’il flatte notre volonté d’indépendance et notre goût des fictions utiles. J’affirme volontiers : « La vérité vaut le prix d’une perle : elle brille au plein jour. » On peut jouer avec l’apparence, mais s’y habituer corrompt le jugement et, bientôt, l’action. Le savoir sert à trois choses : au plaisir (la joie intime de comprendre), à l’ornement (la conversation, la tenue intellectuelle), et à la capacité (résoudre, décider, agir). « Lire rend l’esprit ample ; la conversation, prompt ; l’écriture, exact. » Dès lors, qu’on dose ses lectures : « Certains livres se goûtent, d’autres se dévorent, quelques-uns se mâchent et se digèrent. » On n’étudie pas pour épater mais pour mieux discerner, puisque la vraie culture est puissance d’examen et de choix.
 

Condition humaine : mort, épreuves, passions

 
La mort effraie comme l’obscurité effraie l’enfant ; les récits l’amplifient, la raison la discipline. L’habitude du bien agir pacifie l’imagination et apprivoise la finitude. L’adversité, loin de n’être que malheur, affine la perception : elle accuse les reliefs, révèle les soutiens, réordonne nos appétits. « La prospérité n’est pas sans craintes ; l’adversité n’est pas sans consolations. » Parmi les passions, l’amour élève ou avilit selon sa forme : « L’amour nuptial fait le genre humain ; l’amour d’amitié le parfait ; l’amour lascif le corrompt. » La colère doit être bornée et réglée : « Soyez en colère, mais ne péchez pas ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère. » La jalousie et l’envie troublent le regard : on ne juge plus ce qui est, mais ce que l’autre possède.
 

Vertus morales : vengeance, dissimulation, audace

 
« La vengeance est une justice sauvage » : elle flatte l’âme blessée mais contredit la loi et la raison ; la grandeur consiste à laisser réparation à l’ordre public, ou à pardonner lorsque l’honneur l’autorise. La dissimulation et la simulation ont trois profits (garder son dessein, surprendre l’adversaire, ménager les humeurs), mais trois dommages symétriques : perte de confiance, opacité de conseil, réputation de duplicité. Autrement dit, l’usage tactique peut se concevoir, mais la règle doit rester la clarté. Quant à l’audace, elle emporte d’abord l’adhésion parce qu’elle promet vite et fort ; pourtant « l’audace garde mal ses promesses ». Mieux vaut lier résolution et prévoyance : une hardiesse qui calcule est féconde, une bravoure sans science est ruineuse.
 

Arts de vivre : amitié, voyage, mesure

 
L’amitié a trois fruits. D’abord, elle dégonfle « les enflures du cœur » : dire sa peine la divise par deux. Ensuite, elle clarifie l’esprit : l’ami renvoie une image intelligente de nos pensées. Enfin, elle seconde l’action : on fait mieux à deux ce qui serait trop lourd seul. Le voyage, chez les jeunes, « est part d’éducation ; chez les anciens, part d’expérience ». Qu’on prépare la langue, l’itinéraire, les rencontres, et qu’on tienne journal : voir n’est pas « passer », c’est apprendre à regarder.
 

L’art d’agir : conseil, innovation, exécution

 
Donner ou recevoir conseil est la confiance suprême : elle engage « le tout » de la personne. Il faut donc des conseillers libres, variés, et suffisamment proches pour parler net. La stabilité naît de ce frottement des vues, non d’une tête solitaire. Sur l’innovation, la maxime est double : « Le temps est le plus grand innovateur » ; « Qui refuse les remèdes nouveaux doit s’attendre à de nouveaux maux. » Innover prudemment, oui ; mépriser les raisons du présent, non. Quant à l’exécution (le “dispatch”), ne confondez pas vitesse et précipitation : « Ne mesurez pas la célérité au temps passé assis, mais à l’avancement réel de l’affaire. » Mieux vaut tailler juste que couper court ; la constance sur l’essentiel fait gagner plus que les gestes pressés.
 

Gouverner : charges, sédition, empire, justice

 
Les grandes charges enchaînent : « Les hommes en grand lieu sont trois fois serviteurs : du souverain, de la renommée et des affaires. » L’éclat attire, le service use ; il faut donc s’armer de probité, d’écoute et de mesure. La sédition a ses météores : libelles impunis, rumeurs qui courent, égalités brusques qui tendent la corde sociale. On prévient moins par la force que par la justice visible, la modération fiscale, l’emploi des bras oisifs, la garantie du droit. L’« empire », ou l’art de régner, souffre d’un mal : « peu de choses à désirer, beaucoup à craindre » ; le prince doit se donner un dessein supérieur qui ordonne ses peurs et ennoblit ses plaisirs. Enfin, juger n’est pas créer du droit : « Le devoir du juge est de dire le droit, non de le faire. » Il lui revient l’équité dans l’application, la résistance aux pressions, la lenteur lorsqu’elle protège la justice et la célérité lorsqu’elle empêche l’injustice.
 

Religion : athéisme et superstition

 
« Un peu de philosophie incline l’esprit à l’athéisme ; la profondeur de la philosophie ramène l’esprit vers la religion. » Le demi-savoir soupe d’élans matérialistes ; l’examen poussé rencontre ordre, finalité, et limites de l’entendement. Symétriquement, la superstition déshonore la divinité : mieux vaut aucune opinion de Dieu qu’une opinion indigne de lui. Là où la religion tempère les puissances de l’âme, la superstition les excite et « érige une monarchie absolue dans les esprits ».
 

Le temps et la mutation des choses

 
Rien n’est absolument neuf ; souvent, « toute nouveauté n’est qu’oubli ». Les affaires humaines vont par flux : prospérités, décadences, retours. Il faut donc pratiquer une politique des saisons : savoir attendre, saisir, réparer. La mémoire historique et la prudence sont les deux antidotes de la naïveté progressiste comme du conservatisme figé.

L’idéal Baconien

L’idéal baconien repose sur une refondation radicale de la science, en rupture avec la stérilité des spéculations héritées du passé. Face à l’état figé et stagnant de la science de son époque, marquée par des dogmes, des classifications stériles et une méthode qui enferme la pensée, il est proposé un nouveau rapport au réel, un entendement actif qui s’exerce au contact de l’expérience. La critique centrale de cette vision repose sur le constat que la science ne progresse pas lorsqu’elle reste cloîtrée dans les mots ou les systèmes clos. Tant qu’elle est une compilation de maximes ou d’observations éparses, enfermée dans des formes figées, elle se contente d’un mouvement circulaire sans véritable avancée. Ce n’est qu’en s’arrachant à cette immobilité, en brisant les méthodes figées, que la science peut croître : la méthode ne vaut que par l’usage qu’elle permet, non par sa forme. Il faut déblayer, polir, organiser un matériau brut par la méthode, mais celle-ci n’est féconde qu’à condition d’être souple, en contact avec l’expérience, et libérée du poids des systèmes anciens.
 
On propose ainsi une manière neuve de concevoir la certitude. L’idée que « dans les spéculations, on commence par la certitude pour finir dans le doute » est rejetée au profit d’un renversement méthodologique : « on commence par le doute et si l’on persévère, on finit par la certitude ». Le doute n’est plus un état terminal ou une menace pour la vérité, mais un point de départ nécessaire ; la certitude, loin d’être présupposée, devient le fruit de l’enquête, de l’expérience et de l’exercice rigoureux de l’esprit. Une critique majeure est dirigée contre les penseurs qui ne voient dans les sciences qu’une affaire de style littéraire, de rhétorique scolastique, ou qui projettent sur la science une conception abstraite et figée. Ceux qui classent, codifient, assignent des catégories rigides à tout phénomène, ceux qui croient pouvoir ordonner la nature comme on ordonne une bibliothèque, sont enfermés dans une illusion : ils classent, mais ne découvrent pas. Le refus des classifications figées repose sur une conviction : tout ce qui est fixe est stérile, et l’intellect, laissé à lui-même, ne produit que des distinctions sans fin, des « distinctions sur distinction » ; une sorte d’« exercice stérile de l’esprit ». L’entendement n’est donc fécond que dans la mesure où il est nourri par l’expérience. Ce n’est ni l’art de classifier, ni l’invention conceptuelle abstraite, ni l’élégance des démonstrations qui permet la connaissance. Ce qui importe, c’est de partir des choses mêmes, de la nature dans sa matérialité, et de soumettre l’esprit aux exigences de la réalité empirique. À cet égard, l’expérience est la véritable maîtresse. C’est par elle, et non par le seul raisonnement, que l’on peut espérer approcher la vérité.
 
Il faut dès lors valoriser les sciences qui permettent un contact direct avec les phénomènes, et qui n’ont pas peur de « salir les mains » en manipulant, en disséquant, en expérimentant. Par exemple, la chimie, qui vise à « séparer et extraire les parties hétérogènes des corps où elles sont cachées et mélangées », a sa place dans ce nouveau paradigme, car elle engage un esprit opératoire, concret, progressif. Même des domaines anciennement discrédités, comme la magie naturelle, sont partiellement réhabilités : non pas pour leur contenu ésotérique, mais pour leur méthode expérimentale, leur insistance sur la manipulation directe du monde. Le but de la science devient clair : « rechercher l’influence des choses d’en haut sur celles d’en bas », faire émerger les lois cachées sous la diversité des phénomènes. Dans cette perspective, la science ne doit plus être un discours clos sur lui-même, mais un ensemble cohérent de procédures, d’expériences, de manipulations du réel. L’œuvre visée par cette refondation, l’Instauratio magna, n’appartient donc ni aux mathématiques spéculatives ni à la physique théorique ; elle inaugure une méthode nouvelle : organiser rationnellement l’ensemble confus des assertions sur la nature en des sciences expérimentales fondées sur des techniques concrètes.
 

La méthode expérimentale baconienne : l’induction et les tables

La méthode que Bacon développe dans le Novum Organum est entièrement nouvelle. Elle repose sur l’induction, non pas au sens classique d’une simple généralisation à partir de cas répétés, mais comme procédé d’élimination rigoureux des hypothèses inexactes. Cette induction fonctionne à l’aide de trois types de tables :
 
-Table de présence : on y inscrit tous les cas où une certaine propriété est observée.
 
-Table d’absence ou de dénégation : on y consigne les cas où cette même propriété est absente, alors que des circonstances analogues sont réunies.
 
-Table des degrés ou de comparaison : elle permet d’observer la variation de l’intensité d’une propriété en fonction d’autres facteurs, ce qui permet d’en cerner les conditions de variation.
 

À travers ces tables, l’analyse inductive permet de repérer ce qui est commun à tous les cas de présence et absent dans les cas de non-présence, afin d’identifier la « forme » véritable de la propriété étudiée. Bacon insiste également sur l’usage des expériences négatives, ce qui le distingue nettement des pratiques scientifiques antérieures. En cela, il innove profondément.

L’épreuve expérimentale : confirmer l’induction

L’induction, selon Bacon, n’indique pas quand elle est complète : elle donne une vérité provisoire, une première vendange (vindemiatio prima). Pour rendre cette vérité plus ferme, il faut expérimenter davantage. C’est ce que Bacon appelle l’épreuve expérimentale, et c’est ici que se manifeste toute la rigueur de sa méthode. Bacon classe les faits à observer dans quatre catégories principales, qu’il appelle prerogativæ instantiarum (les prérogatives des faits) :
 
-Instantiæ solitariæ (instances solitaires) : cas particuliers qui révèlent une propriété sous un seul aspect.
 
-Instantiæ migrantes : faits qui indiquent le passage d’un état à un autre, par exemple le changement de couleur d’un corps.
 
-Instantiæ ostensivæ et clandestinæ : faits qui montrent un maximum ou un minimum d’intensité d’un phénomène (le plus chaud, le plus dense, etc.).
 
-Instantiæ deviantes : faits anormaux, qui sortent de la règle générale, comme les monstres ou les anomalies naturelles.
 

Chaque fait doit être replacé dans les trois grandes tables inductives (présence, absence, degrés) afin de déterminer la forme. Les exemples comme l’attraction de la mer, la marche d’une horloge ou la réverbération du son montrent que la nature est variable, mais répond à des lois fixes, que seule une méthode expérimentale peut révéler. Pour aller plus loin encore, Bacon décrit les instantiæ crucis, c’est-à-dire les faits décisifs qui permettent de choisir entre deux explications. Il ajoute également les instantiæ lampadis, des faits simples, mais très révélateurs, comme les pesées ou les observations au microscope.

Les dernières parties de l’Instauratio Magna

 
 
Le Novum Organum constitue le noyau théorique de l’Instauratio Magna, mais ce dernier est conçu comme un projet bien plus vaste, en six parties :
 
-Le relevé de toutes les connaissances disponibles (histoire naturelle, observations anciennes, livres, etc.).
 
-La méthode d’induction pour traiter ces faits — c’est le Novum Organum.
 
-L’application de cette méthode aux phénomènes concrets.
 
-L’émergence d’axiomes généraux, les principes fondamentaux.
 
-La science opératoire, fondée sur ces axiomes.
 
-La maîtrise de la nature, but ultime : savoir pour pouvoir.
 
Mais le projet reste largement inachevé. Bacon n’atteint jamais la sixième étape, et s’arrête à l’élaboration des instruments de la connaissance. Il comprend toutefois que la science ne peut plus reposer sur l’empirisme aveugle ou la spéculation solitaire. Elle doit reposer sur une révolution intellectuelle, collective, rigoureuse et progressive. Dans ce cadre, Bacon esquisse dans New Atlantis une république scientifique idéale, divisée en tâches : des observateurs, des expérimentateurs, des classificateurs, des théoriciens. Chacun a son rôle. Certains collectent les faits (les depredatores), d’autres les classent (dispositores), d’autres encore les testent. Cette vision annonce la science moderne, collaborative et structurée.

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