Plutarque philosophie

Biographie : Le Prêtre de Delphes

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Naissance et origine : Plutarque naquit vers 46 apr. J.-C. à Chéronée, petite cité de Béotie, en Grèce centrale. Issu d’une famille aisée et cultivée, il reçut une éducation soignée dans un milieu marqué par la tradition grecque classique et la philosophie morale.

Éducation : Plutarque fit ses études à Athènes, alors centre intellectuel du monde grec, où il suivit les enseignements des philosophes de l’Académie platonicienne. Il fut profondément influencé par la pensée de Platon, mais aussi par Aristote et les stoïciens. Il s’intéressa à la philosophie morale, à la religion, à l’histoire et à la rhétorique, cherchant à unir sagesse pratique et culture philosophique. Son éducation classique le prépara à devenir à la fois enseignant, prêtre et écrivain.

Carrière : Plutarque mena une vie partagée entre la recherche intellectuelle, la vie publique et la religion. Il voyagea dans plusieurs régions du monde romain, notamment à Rome, où il enseigna la philosophie. Il maîtrisait parfaitement le latin, bien qu’il écrivît en grec. De retour à Chéronée, il occupa diverses charges publiques, participant activement à la vie politique de sa cité. Il fut également nommé prêtre d’Apollon à Delphes.

Mort : Plutarque mourut vers 125 apr. J.-C., probablement à Chéronée, sa ville natale, où il passa la fin de sa vie entouré de sa famille et de ses élèves.

La structure psychologique de la vertu

Pour Plutarque, la nature morale de l’homme repose sur la composition de l’âme en deux principes : le rationnel et l’irrationnel. Le premier correspond à la raison, principe directeur qui doit gouverner le second, constitué des émotions et des désirs. Les passions (pathê) — désir, colère, ambition, honte — sont naturelles et nécessaires à l’action humaine. Elles ne doivent pas être supprimées, mais ordonnées par la raison. La vertu se définit ainsi comme l’harmonie de ces deux éléments. Cette conception s’oppose directement au stoïcisme, qui prône l’apatheia, c’est-à-dire l’éradication des passions. Plutarque critique cette vision, considérant qu’elle méconnaît la nature humaine. Les émotions, loin d’être des erreurs rationnelles, sont des composantes indispensables à la vertu, à condition qu’elles soient disciplinées par la raison. Il reprend à Aristote la notion de médiété (metriopatheia) — la vertu comme juste milieu entre excès et défaut — tout en maintenant une hiérarchie platonicienne où la raison demeure une réalité supérieure, d’origine divine, ordonnant la partie irrationnelle de l’âme.

La vertu morale et son apprentissage

La vertu est une disposition stable (hexis) du caractère qui peut être enseignée et acquise par l’habitude (ethos). Le lien entre ethos (habitude) et êthos (caractère) souligne que le perfectionnement moral découle d’un processus éducatif. Par la répétition d’actes mesurés, l’âme devient apte à suivre la raison sans contrainte. Cette pédagogie éthique s’adresse à tous, non seulement aux philosophes, mais à tout homme capable de progrès moral (prokopê). L’homme bon ne naît pas vertueux ; il le devient par un effort constant d’auto-examen et de réflexion.
Cette conception mène à un refus du dogmatisme stoïcien selon lequel le sage seul serait vertueux et toute faute exclurait la vertu. Plutarque affirme la possibilité d’un progrès intermédiaire, d’un perfectionnement graduel de la conduite. Les œuvres Sur la vertu morale et Comment reconnaître les progrès dans la vertu affirment cette pédagogie du perfectionnement : elles définissent la vertu comme une tension vers la concordance entre raison et passions, atteignable par les efforts répétés de la volonté.

La maîtrise des passions et la thérapie morale

La finalité de la morale plutarchéenne est thérapeutique : elle consiste à soigner l’âme des dérèglements produits par les passions incontrôlées. Dans des traités comme De la maîtrise de la colère, Plutarque illustre la transformation éthique en acte par le récit d’expériences de contrôle de soi. L’homme apprend à gouverner ses impulsions en observant les effets destructeurs de la colère autour de lui et en cultivant l’habitude de tempérance. La maîtrise de soi (sôphrosynê) devient l’aboutissement d’un travail sur soi, préparé par la réflexion, la mémoire des exemples et la méditation des conséquences morales des actes.
Les récits d’exemples (paradeigmata) jouent un rôle méthodologique. Il s’agit de modèles historiques ou littéraires qui guident la conduite : les héros, rois et hommes politiques sont jugés selon leur capacité à maîtriser les passions et à subordonner leur ambition (philotimia) à la vertu civique. Ainsi, le raisonnement pratique prend appui sur l’imitation sélective de modèles et sur le rejet de leurs excès. L’éthique s’incarne dans l’exercice du jugement moral fondé sur l’observation des comportements.

L’éducation morale et la lecture critique

La morale plutarchéenne s’étend également à la formation intellectuelle du citoyen. Dans Comment le jeune homme doit écouter la poésie, Plutarque fait de la lecture un exercice moral : le lecteur doit apprendre à discerner dans les œuvres les actes et les propos dignes d’estime ou de réprobation. L’éducation passe par une lecture active, où le jugement moral (krisis) s’exerce sur les figures et les discours. Cette méthode, fondée sur la distinction du bien et du mal, favorise l’autonomie éthique et forme des individus capables de se diriger eux-mêmes.

Morale pratique et vie publique

L’éthique chez Plutarque n’est pas une spéculation abstraite, mais une science de la conduite utile à la vie politique et sociale. Le but de la philosophie morale est d’apprendre à exercer vertueusement ses responsabilités et à maintenir la concorde. L’homme public doit allier ambition et maîtrise de soi, courage et modération, énergie et justice. Les passions, nécessaires à l’action politique, deviennent vertueuses lorsqu’elles sont orientées vers le bien commun. Plutarque rattache ainsi l’éthique individuelle à la stabilité collective : la cité juste dépend des citoyens capables de gouverner leurs désirs et de placer la raison au-dessus des intérêts personnels.

La finalité de la morale

L’éthique de Plutarque se fonde sur une anthropologie mixte : l’homme, composé d’un principe divin et d’un principe irrationnel, ne peut atteindre la perfection absolue, mais il peut tendre vers l’ordre et la mesure. La vertu consiste moins à supprimer les passions qu’à leur donner une direction rationnelle. L’idéal n’est pas l’extinction des affects, mais l’équilibre intérieur fondé sur la coopération entre raison et émotion. La vie morale devient ainsi un effort continu où l’éducation, la réflexion et l’exemple transforment le caractère, en orientant l’action humaine vers la mesure, la justice et la maîtrise de soi.

Le dialogue philosophique

Plutarque privilégie le dialogue comme mode d’investigation philosophique. Il s’inspire du modèle platonicien, où la discussion collective permet la mise à l’épreuve des opinions et la recherche de la vérité par la confrontation des arguments. De nombreux traités du Moralia adoptent la forme du dialogue, valorisant l’échange d’idées, la pluralité des points de vue et la réflexion partagée. Ce choix méthodologique vise à renforcer la dimension éducative et la participation active du lecteur à la délibération intellectuelle.​

Analyse critique des doctrines philosophiques

La dialectique est mobilisée pour examiner et critiquer les doctrines rivales, notamment le stoïcisme et l’épicurisme. Par exemple, dans ses essais « Sur les contradictions stoïciennes » et « Contre les Stoïciens sur les conceptions communes », il utilise la logique argumentative pour mettre en évidence des incohérences internes, opposer des exemples précis et démontrer les limites de leurs doctrines. Plutarque ne cherche pas à proposer une forme de logique formalisée ; il se concentre sur l’utilisation raisonnée des exemples (paradeigmata), sur l’interrogation méthodique, et sur la recherche du vraisemblable (eulogon) par le dialogue.​

L’épistémologie et la suspension du jugement

Plutarque adopte une attitude prudente dans le domaine de la connaissance. Influencé par la philosophie sceptique académicienne, il recommande souvent la suspension du jugement (épochè) dans les questions difficiles, notamment en métaphysique et dans l’interprétation des mythes. La dialectique devient alors un outil pour avancer prudemment, reconnaître la complexité des phénomènes et éviter le dogmatisme philosophique. Cette approche se traduit par le refus des oppositions simplistes et la valorisation du discernement et du questionnement critique.​

La logique éducative et morale

Il conçoit la logique comme une méthode visant à former le jugement moral. La distinction du bien et du mal, du vrai et du faux, implique un usage actif de la raison et du raisonnement discursif. L’analyse et l’interprétation des exemples historiques ou littéraires exigent la capacité à comparer, à distinguer les motifs et à examiner les conséquences. Plutarque insiste sur la nécessité, pour le lecteur et le citoyen, de développer une raison critique capable de guider les choix et d’éviter les leurres des passions ou des sophismes.​

Limites et finalité de la dialectique

La dialectique chez Plutarque n’a pas pour finalité la construction de systèmes abstraits ; elle vise principalement la clarification des difficultés, le repérage des contradictions et la structuration du raisonnement dans la vie privée et publique. Elle est un instrument éthique avant d’être un outil purement logique, permettant de progresser dans la vertu par l’examen perpétuel des idées et des actes.

Éducation politique et formation du citoyen

Plutarque conçoit la politique comme une extension de la morale individuelle : la qualité du gouvernement dépend d’abord de la vertu du dirigeant et de l’éducation civique du citoyen. La paideia, formation à la culture et à la vertu, constitue la base de l’engagement public. Le citoyen doit apprendre à contrôler ses passions (philotimia, ambition, colère), à pratiquer la concorde (homonoia) et à viser le bien commun grâce à une raison disciplinée. La vertu morale et politique est fondée sur la capacité à servir l’intérêt collectif tout en modérant ses désirs et ses rivalités.​

Idéal du dirigeant vertueux

Plutarque propose le modèle du gouvernant modéré et éduqué, inspiré des paradigmes antiques. Le dirigeant doit allier vigueur et modération, courage et tempérance, ambition et justice. L’exemple des grands hommes historiques sert de modèle, mais aussi de contre-exemple — la mauvaise gestion des passions et la recherche excessive de gloire conduisent à la discorde et à la ruine, tandis que la maîtrise de soi et la justice apportent la stabilité à la cité. Le chef idéal est celui qui sait équilibrer ses forces et ses faiblesses pour maintenir l’ordre et la concorde politique.​

Concorde politique et stabilité sociale

La stabilité du gouvernement nécessite la concorde entre les élites et l’absence de compétition destructrice. Plutarque insiste sur la nécessité d’éviter les divisions internes, de former des alliances entre notables, et de contenir la démagogie et les passions populaires. Le danger principal pour le système politique réside dans le désordre causé par des ambitions excessives et des querelles entre les dirigeants. L’ordre social repose sur la capacité des responsables à coopérer et à maintenir l’unité contre les facteurs de dissolution.​

Rapport avec la domination romaine

Sous la domination romaine, Plutarque adopte une position pragmatique. Il accepte le fait impérial et voit dans la stabilité apportée par Rome un cadre propice à la vie civique grecque, tout en regrettant la perte d’autonomie des cités. Il conseille aux élites grecques la modération, la prudence et l’adaptation aux circonstances, en évitant les confrontations inutiles avec le pouvoir romain. Sa philosophie politique reconnaît la nécessité de préserver autant que possible les privilèges et les traditions locales dans un contexte d’hégémonie extérieure.​

Ethique publique et bien commun

Plutarque établit une relation étroite entre éthique personnelle et conduite publique. Le bien commun est le critère suprême du jugement politique et social. Les passions doivent être subordonnées à la raison collective : la justice, la tempérance et la concorde sont les vertus cardinales du bon citoyen et du bon gouvernant. Les récits historiques servent à illustrer les conséquences des choix moraux dans l’histoire des cités, faisant de la politique une science de l’action juste et mesurée.​

Place de l’exemple et de l’analyse biographique

La méthode comparative des biographies permet à Plutarque de présenter des modèles nuancés de conduite politique. L’analyse par paire (Parallel Lives) expose différentes façons d’exercer la vertu, d’affronter les crises, d’assurer la gestion de la cité et de faire face au destin individuel et collectif. Le lecteur est incité à exercer son discernement (krisis) et à engager une réflexion sur la complexité des comportements politiques et sociaux présentés.

Rhétorique et éthique

Plutarque met en avant la nécessité d’une rhétorique morale, qui cherche à persuader sans tromper ni flatter de manière malhonnête. La parole doit toujours être utilisée dans un but vertueux, pour enseigner, corriger et guider vers le bien commun. Ainsi, il rejette la rhétorique manipulatrice ou dévoyée qui servirait des intérêts égoïstes ou nuisibles à la communauté. La rhétorique éthique est une discipline qui exige le contrôle de soi et la sincérité dans l’expression.​

La formation rhétorique

Plutarque considère que l’éducation rhétorique doit être profondément intégrée à la paideia, la formation culturelle et morale du citoyen. Il encourage l’étude attentive des modèles classiques, comme les discours de Démosthène, en insistant sur la nécessité d’allier beauté et force persuasive à la justesse du contenu moral. La maîtrise de la parole fait partie de la formation du dirigeant accompli, capable d’influencer ses concitoyens avec intégrité et efficacité.​

Lecture critique et rhétorique

Dans plusieurs de ses essais, notamment sur l’écoute des poètes et la lecture des textes, Plutarque invite à une posture critique à l’égard de la rhétorique. Le lecteur doit apprendre à discriminer les discours vertueux des discours fallacieux, à repérer les usages abusifs de la parole et à discerner les vérités morales cachées derrière les formes oratoires. Cette compétence est essentielle pour éviter la manipulation et pour exercer un jugement moral éclairé dans la vie sociale et politique.​

La rhétorique comme dialogue

La méthode dialectique dialogique de Plutarque se complète de la dimension rhétorique, où l’échange argumentatif devient moyen de construction de la vérité et de la vertu. La rhétorique ne se réduit pas à la persuasion mais s’inscrit dans une dynamique d’écoute, de confrontation d’idées, de réflexion collective. Elle est partie intégrante de la pédagogie philosophique plutarquienne, encourageant l’élaboration commune du savoir nécessaire à la vie bonne.​

Style et effet rhétorique

Plutarque attache une grande importance à la clarté, à l’élégance et à la force expressive du style rhétorique. Ces qualités contribuent à rendre la parole accessible, mémorable et persuasive. Son écriture conjugue la simplicité des formes avec une finesse argumentative, ce qui permet d’engager l’attention et de porter efficacement le message moral et politique. Le style est un vecteur de la pédagogie, produisant un effet performatif au-delà du simple contenu.

Le démiurge et la création du monde

Plutarque affirme que le monde a été créé par un démiurge personnel, un dieu artisan doté d’intelligence et de volonté. Cette création correspond à une intervention active qui ordonne la matière préexistante et informe le cosmos. Le démiurge structure le chaos initial pour engendrer un monde ordonné selon des principes rationnels. Plutarque défend une lecture chronologique de cet acte créateur, affirmant que l’ordre du cosmos succède à une phase de désordre pré-cosmique, animée par une âme désordonnée qui devient, sous l’action divine, l’âme du monde.​

Dualité de la matière et de l’âme

Il distingue la matière et l’âme comme deux principes co-éternels et ontologiquement indépendants. La matière est non-générée et existait avant la formation du monde. L’âme du monde, elle aussi issue d’un état chaotique, est élevée vers l’ordre sous l’intervention du démiurge. Au sein de l’âme humaine, Plutarque observe une structure analogue : la coexistence d’un principe rationnel issu du divin, et d’un principe irrationnel, source d’indiscipline et de vice. Ainsi, la métaphysique intègre une anthropologie dualiste où le désordre originel se perpétue sous la forme de passions à contrôler.​

Les Formes et leur localisation

Les Formes platoniciennes sont, selon Plutarque, situées dans l’âme divine plutôt que dans un monde séparé. Il opère un rapprochement avec la tradition néopythagoricienne : l’âme du monde contient les principes formels qui ordonnent la matière et régulent l’organisation cosmique. Ce modèle transforme la théorie des idées en une doctrine cosmologique, reliant directement le divin, les Formes et la réalité sensible.​

Le rapport du divin avec le monde et la providence

Il attribue au démiurge une providence active sur le cosmos et sur les âmes rationnelles. Mais il distingue soigneusement la période précédant la création, où la matière et l’âme étaient livrées au désordre, et la période cosmique, où la providence s’exerce. Le dieu ne gouverne que ce qu’il a composé et ordonné. Cette conception le rapproche de certaines interprétations religieuses antiques, pour lesquelles le divin intervient dans le monde et sur les âmes, mais laisse subsister une part de chaos intrinsèque à la nature matérielle.​

L’ontologie et le statut de l’être

Pour Plutarque, l’être se définit par le rapport entre l’ordre rationnel institué par le démiurge et la nature chaotique inhérente à la matière et à l’âme désordonnée. Cette ontologie intègre un principe de lutte : le bien réside dans l’ordre et la mesure, le mal dans le désordre et l’indiscipline. Le dualisme s’observe à la fois dans la métaphysique cosmique (ordre du monde versus chaos originel) et dans l’anthropologie (raison versus passions).​

Limites de la connaissance métaphysique

Plutarque souscrit à une méthode philosophique fondée sur la suspension du jugement (épochè) héritée du scepticisme académicien : il convient d’avancer prudemment dans la spéculation métaphysique, en coordonnant la tradition platonicienne à la recherche dialogique de la vérité. La philosophie, selon lui, n’est pas uniquement un ensemble de doctrines, mais un exercice critique et une praxis sociale ouverte à la révision et à l’examen.

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