Joseph de Maistre Philosophie

Biographie : Le théoricien de la tradition

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  • Naissance : 1er avril 1753, à Chambéry (alors capitale du duché de Savoie, dépendant du royaume de Piémont-Sardaigne).

  • Origines : Famille noble, catholique et royaliste. Éduqué dans la tradition classique et religieuse.

  • Carrière :

    • Avocat au Sénat de Savoie.

    • Haut fonctionnaire au service du roi de Sardaigne.

    • Franc-maçon dans sa jeunesse, mais s’en éloigne ensuite.

  • Exil : Après l’invasion française (1792), il s’exile en Suisse, puis en Piémont et enfin en Russie (Saint-Pétersbourg), où il est ambassadeur du roi de Piémont-Sardaigne.

  • Retour : En 1817 revient à Turin, devient président de la Chancellerie royale.

  • Mort : 26 février 1821, à Turin.

Le « scandale Joseph de Maistre » : une double lecture

 

Un scandale politique à double face

Joseph de Maistre apparaît comme une figure paradoxale, un penseur à la fois confirmé et infirmé par la critique conventionnelle. D’un côté, il incarne une posture radicale qui choqua dès le XIXᵉ siècle : défenseur d’une souveraineté absolue fondée sur Dieu, sur la monarchie héréditaire, l’autorité du pape, du roi et de la tradition, il semble vouloir réhabiliter l’Inquisition, discréditer la culture grecque, détruire les Lumières, attaquer la Révolution et même remettre en question la démocratie électorale. C’est ce qui justifie l’idée d’un « scandale de droite » : la critique portée à l’universalisme, au suffrage universel, à la séparation des pouvoirs ou encore à la modernité politique elle-même. Il va jusqu’à récuser l’idée de nature humaine telle qu’elle fut conceptualisée par les Lumières, et propose à la place un ordre social divin et immuable, inacceptable aux yeux d’une pensée moderne émancipatrice. Mais cette dénonciation du libéralisme représentatif se double chez Maistre d’une critique inattendue du parlementarisme inspirée par Rousseau. Ainsi, lorsqu’il s’en prend à la « démocratie électorale », on y lit une dimension radicale qui peut aussi se lire comme un scandale de gauche, notamment chez Marx ou Hegel qui, eux aussi, critiquent le suffrage universel comme masque d’un pouvoir bourgeois. Maistre devient alors un penseur inclassable, dont les scandales « de droite » et « de gauche » semblent s’annuler mutuellement, rendant le « scandale Joseph de Maistre » d’autant plus complexe.

Un penseur intempestif, entre politique et théologie

Les idées politiques de Joseph de Maistre ne sont pas périmées. Elles ne sont pas simplement vieilles : elles semblent au contraire intemporelles, enracinées dans une tradition qui remonte à Aristote, Bodin, Montesquieu. Mais si elles sont si peu reconnues aujourd’hui, c’est précisément parce qu’elles constituent ce que l’auteur appelle « la pierre qui a été rejetée », à la manière du Christ dans l’Évangile. Elles dérangent parce qu’elles résistent à l’air du temps. Or, ses idées politiques ne peuvent être dissociées de ses idées religieuses, qui s’inscrivent dans une généalogie tout aussi vénérable : Aristote encore, mais aussi Origène, saint Thomas, Bossuet, Pascal. Le sacrifice constitue le nœud de jonction entre ces deux sphères. Ce thème central, scandaleux pour les modernes, fait de Maistre le porteur non seulement d’un scandale, mais d’un « scandale du scandale » : ses idées religieuses deviennent, à leur tour, la clé d’intelligibilité de ses idées politiques, et inversent leur rejet en fondement.

Joseph de Maistre, lecteur des signes de l’Histoire

Joseph de Maistre se donne pour mission de déchiffrer les voies de la Providence, non pas par des moyens surnaturels, mais à l’aide d’une lecture historique, sociologique et politique. Il se fait historien du religieux autant que philosophe politique. Il n’est pas étonnant que des penseurs comme Brunetière ou Nietzsche aient vu en lui un théologien laïque de la Providence. À ce titre, son travail rejoint celui de René Girard, qui a également cherché à élucider le mécanisme victimaire et les fondements sacrificiels de l’ordre humain. Girard, tout comme Maistre, adopte une démarche laïque : il ne recourt pas à la transcendance, mais à une analyse anthropologique du religieux, centrée sur les rapports humains.

Une théorie sociale du religieux : Maistre précurseur de Girard

Ce que Girard nomme « théorie sociale du religieux », Maistre l’avait anticipé. Tous deux placent le sacrifice au cœur de la formation du lien social et de l’ordre politique. Pour Girard, les Évangiles sont une théorie de l’homme : loin d’enseigner une dogmatique divine, ils révèlent, en creux, le fonctionnement sacrificiel de la société humaine. Joseph de Maistre n’est donc pas, comme on l’accuse parfois, un réactionnaire qui voudrait « revenir à la barbarie ». Il est au contraire un moderne paradoxal, en ce qu’il comprend et assume la fonction anthropologique du religieux. Refuser la modernité, pour lui, ce n’est pas s’enfermer dans un passé révolu, mais refuser la logique sacrificielle, c’est-à-dire refuser le Christ, qui en est la sortie. Or, Maistre, dans toute son œuvre, reste fidèle au Christ. À la différence de Nietzsche, qui le repoussera violemment, voire violemment symboliquement, Joseph de Maistre ne chasse pas le Christ, il l’imite.

Le sacrifice : fondement anthropologique et théologique de l’ordre humain

 

Le malentendu des Lumières

Les Lumières ont réduit le sacrifice à une simple offrande rituelle adressée à une divinité, ignorant ou minimisant ce qui en constitue pourtant l’essence : l’effusion de sang. Or, Joseph de Maistre insiste sur la nécessité de prendre cette violence au sérieux, de reconnaître qu’elle n’est pas un accident du religieux, mais son cœur même. Dans cette logique, le monde est un autel continuellement imbibé de sang, un lieu où tout ce qui vit est voué à être sacrifié, sans mesure ni relâche.

Le sacrifice, phénomène universel

L’existence universelle des sacrifices, dans toutes les civilisations et à toutes les époques, interdit de les réduire à une bizarrerie archaïque. Au contraire, ils révèlent un ressort fondamental de la structure humaine et sociale. Ce qui scandalise autant la raison que le sentiment est pourtant l’origine de toute forme de culte et le fondement des institutions.

Le christianisme apporte une réponse radicale à cette universalité du sacrifice : c’est le péché originel qui rend l’humanité coupable. L’homme, marqué par une corruption innée, ne peut se racheter que par le sang versé, car seule la colère céleste peut être apaisée par le sang.

Le dogme de la réversibilité : rachat par le sang

Ce qu’on nomme le dogme de la réversibilité, c’est l’idée que la culpabilité de tous peut être transférée à un innocent qui meurt à leur place. Le mal est alors retourné en instrument de salut : c’est cette logique qui explique les sacrifices d’animaux – choisis parmi les plus proches de l’homme – et qui permet de comprendre les sacrifices humains. Le sacrifice devient alors le passage du sacré maudit au sacré bénin, la transformation du mal en bien. Plus la victime est innocente, plus le sacrifice est efficace. C’est là « la honte de l’espèce humaine », l’horreur que Maistre dénonce tout en l’expliquant.

L’usage politique du sacrifice humain

Les sacrifices humains ont aussi été utilisés pour renforcer l’autorité politique. On exécutait des criminels pour que la communauté ne soit pas elle-même coupable de laisser un crime impuni. Le summum de cette logique est atteint lorsque les victimes sont non seulement des coupables, mais aussi des ennemis capturés, des étrangers, ou des enfants. Le degré d’innocence détermine le degré de cruauté. Ainsi, dans l’histoire, on trouve les pratiques les plus atroces : sacrifices druidiques chez les Gaulois, immolations de masse chez les Phéniciens ou les Aztèques, enfants arrachés à leurs mères en Inde ou au Mexique pour verser leur sang « sur la bouche de leur idole ».

Le christianisme : rupture et accomplissement

Face à cette barbarie universelle, le christianisme opère une double révolution. D’une part, il comprend et dévoile la fonction du sacrifice : racheter une faute universelle. Mais d’autre part, il subvertit radicalement le mécanisme sacrificiel. Avec le Christ, la victime n’est plus choisie par les hommes, c’est l’innocence elle-même qui se donne volontairement, comme offrande rédemptrice. Ce geste unique « renouvelle la face de la terre ». Il arrête la logique des sacrifices humains en en révélant le mensonge. Le Christ devient ainsi la victime propitiatoire absolue, celle qui rend tout autre sacrifice inutile. Dès lors, le christianisme invite les hommes à prendre sur eux les fautes du monde, dans un geste d’imitation du Christ. Origène parlera même de « rédemptions diminuées » pour désigner les sacrifices symboliques acceptables, qui prolongent cette logique sans verser de sang.

Le christianisme, seul interprète légitime du sacrifice

Même si les religions anciennes ont perçu quelques éclats de vérité, elles les ont souvent mal compris ou déformés. Le christianisme, lui, affirme que le vrai sacrifice ne peut être une erreur. Il est la trace d’un instinct religieux authentique, celui qui reconnaît la nécessité de la rédemption. C’est pourquoi Maistre parle des pratiques païennes les plus atroces comme le résidu d’un dogme authentique, dégradé par le temps, mais dont le noyau demeure divin.

Contre la barbarie moderne

 
Si Maistre est aujourd’hui honni, c’est précisément parce qu’il fut un résistant à tous les totalitarismes de son temps et des siècles à venir. Il reste insupportable à la modernité parce qu’il ne cède rien sur l’essentiel : sa condamnation du racisme, de l’antisémitisme, de la xénophobie, son combat contre les « régimes de terreur » font de lui une figure d’opposition. Pourtant, il est victime d’une ostracisation intellectuelle injustifiée. Le Christ est son seul critère. C’est là que se distinguent ses idées du simple conservatisme. Ce n’est pas le passé qu’il veut restaurer, mais le sacrifice qu’il veut comprendre et dépasser. En cela, il rejoint à nouveau René Girard qui, à travers l’exemple du possédé de Gérasa, montre qu’on ne peut combattre la violence sacrificielle en l’aménageant, mais en la supprimant totalement, ce que le Christ opère dans les Évangiles.

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