Abélard Philosophie

Biographie : Le philosophe maudit du Moyen Âge

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Naissance : Pierre Abélard naquit en 1079 apr. J.-C. au Pallet, près de Nantes, en Bretagne.

Origine : Issu d’une famille de petite noblesse, son père, Bérenger, était chevalier et seigneur local. Refusant la carrière militaire qui lui était destinée, Abélard choisit très tôt la voie des études et de la philosophie.

Éducation : Abélard étudia d’abord la dialectique sous la direction de Roscelin de Compiègne, puis poursuivit sa formation à Paris, où il suivit l’enseignement de Guillaume de Champeaux, l’un des plus grands maîtres de la philosophie réaliste.

Carrière : Abélard devint rapidement l’un des maîtres les plus célèbres de Paris. Il enseigna la logique, la théologie et la philosophie morale. Sa vie fut marquée par sa relation tragique avec Héloïse, nièce du chanoine Fulbert. Leur union secrète, suivie de la castration d’Abélard, bouleversa sa carrière et le conduisit à la vie monastique. Ses positions théologiques audacieuses lui valurent plusieurs condamnations, notamment au concile de Soissons (1121) et plus tard à Sens (1140)

Mort : Pierre Abélard mourut le 21 avril 1142 au prieuré de Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône. Son corps fut transféré à l’abbaye du Paraclet, où Héloïse, devenue abbesse, le rejoignit après sa mort.

Une reconfiguration substantielle de l’anthropologie morale

 

Fondements de la Doctrine du Péché

La pensée éthique d’Abélard repose sur une redéfinition fondamentale de la nature du péché. Dans ses écrits antérieurs, il avait défini le péché simplement comme une volonté mauvaise. Cependant, dans le courant des années 1130, probablement suite à ses échanges avec Héloïse et les nonnes du Paraclet, il formule une thèse considérablement plus subtile : le péché consiste exclusivement dans le consentement à une volonté mauvaise, dirigé en mépris de Dieu. Cette reformulation établit une distinction fondamentale entre l’intention morale et l’acte externe : le péché n’est pas un acte concret en lui-même, mais réside dans l’assentiment de la volonté.

Cette évolution théorique émerge du contexte particulier de ses relations avec Héloïse. Dans la Historia calamitatum, Abélard avait supposé que sa castration constituait un bien, l’ayant purifié de l’opportunité de pécher. Héloïse, en revanche, formule une objection éthique distincte : elle affirme son incapacité à ressentir une véritable contrition pour leur relation passée, puisque ses intentions avaient été pures. Cette tension entre expérience vécue et réflexion théologique provoque chez Abélard une investigation systématique de ce qui constitue réellement une culpabilité morale.

Les Problemata Heloissae et la Question de l’Intention

La correspondance entre Abélard et Héloïse, notamment à travers les Problemata Heloissae, fournit le cadre dialogique de cette élaboration. Héloïse pose à Abélard quarante-deux questions portant majoritairement sur des passages scripturaires, notamment concernant des femmes dans la Bible et des questions de culpabilité et d’innocence. La dernière question revêt une importance particulière : elle porte sur la possibilité de pécher en accomplissant quelque chose ordonné ou permis par Dieu. Abélard interprète cette question comme se rapportant spécifiquement au problème suivant : l’acte d’intercourse enjoint à Adam et Ève par Dieu pouvait-il être pécheur en lui-même ?

La réponse d’Abélard s’appuie initialement sur un enchaînement de passages d’Augustin, tous contestant l’assertion de Jérôme selon laquelle le sexe serait intrinsèquement impur. Cette exploration patristic marque un déplacement significatif vers une vision moins rigoriste de la nature humaine. Abélard rejette catégoriquement la condamnation jéronymienne et s’oriente vers les formulations plus affirmatives d’Augustin concernant le bonum nuptiale, c’est-à-dire le bien du mariage.

La Doctrine de la Neutralité Morale du Désir

L’éthique d’Abélard, formalisée notamment dans l’Ethica ou Scito teipsum (tardive, fin des années 1130), expose une position radicale : le désir sexuel lui-même est moralement neutre. Ce qui confère une qualité morale à l’acte n’est pas le désir qui le sous-tend, mais la volonté qui y consent ou s’y oppose. L’intercourse, considéré parmi d’autres exemples, n’est pas pécheur en lui-même : seul le consentement à une volonté mauvaise, en mépris de Dieu, constitue une transgression morale.

Cette position provoque une réaction critique vigoureux de ses adversaires. Dès 1140, des critiques détectent et dénoncent cette doctrine selon laquelle le désir sexuel serait moralement neutre dans les collections de sentences d’Abélard. Ultérieurement, le même argument est découvert et reproché dans l’Ethica. Abélard affirme cependant que ses arguments sont considérablement plus nuancés que les assertions simplifiées présentées par ses opposants. Il refuse de permettre que sa doctrine soit discutée sur la base des sentences actuellement en circulation et insiste pour être jugé uniquement sur ses écrits.

Le Rapport entre Théorisation et Expérience Personnelle

Crucial pour la compréhension de cette éthique est le rôle de l’expérience personnelle et de l’interaction dialogique. Les idées formulées par Abélard dans le Scito teipsum sont substantiellement plus nuancées que celles exposées en réponse directe à Héloïse, lorsqu’il s’agit principalement de discuter le témoignage patristique. Cette progression suggère un processus de maturation intellectuelle : les idées sont d’abord énoncées oralement durant les cours, ensuite formalisées dans des traités, acquisition qui confère une autorité et une publicité particulières à la doctrine.

La doctrine de la neutralité morale du désir sexuel a d’abord circulé par un livre de sentences d’Abélard au début de 1140, avant d’être subsséquemment détecté et critiqué dans l’Ethica. Ce phénomène illustre la complexité de la transmission textuelle de la pensée d’Abélard et l’importance de distinguer entre l’enseignement oral, les collections de sentences rédigées par ses étudiants, et les traités systématiques.

Contextualisation au sein de la Réflexion Théologique Plus Large

La pensée éthique d’Abélard ne s’élabore pas isolément mais s’intègre à l’ensemble de sa réflexion théologique. Son Sic et Non, qui rassemble des citations contradictoires des Pères, fournit une méthodologie permettant aux étudiants de formuler leurs propres synthèses doctrinales par une réflexion rationnelle sur l’héritage de la tradition chrétienne. De manière parallèle, sa pensée éthique procède d’une volonté d’intégrer à son enseignement une compréhension plus sympathique de la nature humaine que celle qui prévalait dans une grande partie de la tradition ascétique contemporaine.

Le concile de Sens en 1140 provoque une controverse qui oblige Abélard à réviser les passages contestés de sa Theologia conformément à un arrangement de compromis négocié avec Bernard de Clairvaux, après quoi la sentence d’excommunication papale est levée. Cet événement marque un moment décisif où sa pensée devient objets de controverse publique et où sa théorisation éthique, jusqu’alors circulant essentiellement par l’enseignement oral et les recueils de sentences, acquiert une visibilité susceptible de susciter critique et opposition institutionnelle.

Architecture Générale et Méthode

 

La théologie d’Abélard repose sur une conviction fondamentale : les apparentes contradictions entre les textes des Pères de l’Église peuvent et doivent être résolues par une investigation rationnelle systématique. Le Sic et Non, compilé probablement autour de 1120-1125, incarne cette méthodologie en rassemblant des citations contradictoires des autorités patristiques sur une gamme étendues de questions doctrinales. L’ouvrage procède par une sélection rigoureuse : à travers le choix judicieux des passages, Abélard suggère ses propres réponses sans jamais s’exprimer directement. Le travail n’a jamais été attaqué par ses critiques comme preuve d’hérésie ; son originalité réside plutôt dans l’ampleur et l’importance des questions qu’il soulève, beaucoup touchant aux fondements de la doctrine chrétienne.

Abélard n’a jamais composé une synthèse systématique de son enseignement au sens de Hugh de Saint-Victor ou de Pierre Lombard. Au lieu de cela, il a intégré ses idées sur Dieu et l’incarnation à ses cours théologiques, préservés dans les collections de ses sententiae. Ces collections réunissent sa pensée sur la foi en Dieu, l’incarnation, les sacrements et l’éthique, tous subsumés sous le thème de la charité, dans une séquence qu’il avait déjà établie dans le Sic et Non. Cette méthode reflète une conviction pédagogique : les collections de sentences fournissent un manuel permettant aux étudiants de formuler leurs propres synthèses de la doctrine chrétienne en réfléchissant rationnellement sur l’héritage de la tradition chrétienne.

La Doctrine de la Trinité

La redéfinition d’Abélard de la Trinité constitue le cœur de sa théologie et provoque les controverses les plus intenses. Dans la Theologia Summi boni (composée vers 1120), révisée ultérieurement dans la Theologia Christiana (1122-1126) et enfin dans la Theologia ou Theologia Scholarium, Abélard soutient que les trois personnes divines—Père, Fils et Saint-Esprit—ne sont pas des choses, mais des nomina, c’est-à-dire des noms ou des attributs prédiqués de Dieu. Ces trois personnes signifient les attributs discrets de Dieu : la puissance divine, la sagesse et la bénignité.

Cette formulation s’oppose directement à celle de son maître Roscelin de Compiègne. Abélard reconnaît que, bien qu’il ait eu des divergences intenses avec Roscelin, il a absorbé de lui une passion pour l’analyse des mots et de leur signification. Cependant, alors que Roscelin insiste sur le fait que les trois personnes doivent être compris comme trois choses séparées—afin de préserver l’unicité de Dieu—Abélard élabore une solution différente : les trois noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit ne nomment pas des entités séparées, mais des attributs prédiqués de Dieu.

La stratégie d’Abélard consiste à intégrer à sa discussion une compréhension considérablement plus nuancée du débat linguistique contemporain que ne le faisaient les enseignements théologiques conventionnels d’Anselme de Laon. Bien que familier avec la De trinitate de Boèce, Abélard préfère présenter ses propres arguments logiques pour comprendre la doctrine trinitaire, sans recourir extensivement à ce texte. Dans la Theologia Christiana, il soutient avec une insistance renouvelée contre ceux qui maintiennent qu’un attribut divin est une chose, que c’est plutôt un nom prédiqué de Dieu pour signifier quelque aspect ou qualité de son être.

Abélard emploie des analogies philosophiques qu’il juge supérieures à l’analogie trinitaire utilisée par Saint Anselme dans son traité contre Roscelin, une analogie qu’il identifie comme d’origine augustinienne. Ces analogies mettent l’accent sur la bonté et la rationalité du monde créé, et sur la capacité philosophique à comprendre l’ordre divin. Cependant, ces mêmes analogies inquiètent Guillaume de Saint-Thierry et Bernard de Clairvaux, qui les jugent comme diminuant l’omnipotence divine en se concentrant de façon excessive sur la bonté du monde créé.

La Connaissance Naturelle de Dieu et les Philosophes Païens

Abélard adopte une position distincte et audacieuse en affirmant que les philosophes païens anciens avaient entrevu la doctrine de la Trinité. Son argumentation s’appuie sur Romains 1:19-20, passage qui énonce que les qualités invisibles de Dieu ont pu être comprises à travers le monde créé. Cette position n’était pas originale en elle-même : un commentaire influent sur les épîtres pauliennes datant de 1101-1102 avait déjà discuté longuement de la connaissance naturelle que les philosophes possédaient de Dieu par leur compréhension de la création.

Cependant, la thèse d’Abélard selon laquelle les personnes divines étaient la puissance divine, la sagesse et la bonté soutenant la création méritait une discussion détaillée. Bien que des analogies semblables aient été employées dans l’école de Guillaume de Champeaux—dont les sententiae théologiques utilisaient les arguments et analogies rationnels plus librement que ceux d’Anselme de Laon—la discussion d’Abélard se concentre davantage sur la doctrine de la Trinité avec une plus grande précision, et s’appuie explicitement sur l’autorité des auteurs païens, une pratique absente des sententiae de Guillaume.

La Rédemption et l’Incarnation

L’interprétation d’Abélard de la rédemption opérée par le Christ, initialement formulée dans son commentaire sur l’épître de Saint Paul aux Romains, suscite une alarme considérable. Il soutient que le Diable ne détenait quiconque prisonnier par droit légitime à cause du péché d’Adam, sauf comme geôlier par la permission de Dieu. Bien que Saint Anselme ait déjà rejeté l’idée d’un droit légitime du Diable sur l’homme dans le Cur Deus homo, Abélard pousse l’argument un pas plus loin en remettant en question le postulat selon lequel les humains auraient hérité également la culpabilité d’Adam, une implication vers laquelle la logique d’Anselme semblait tendre.

Plutôt que d’enseigner que notre rédemption avait été réalisée par le sacrifice d’un Dieu-homme sans péché se substituant à une humanité pécheresse, Abélard argumente que nous avons été rachetés par l’amour parfait manifesté dans la passion du Christ. Cet amour suprême nous a libérés de l’esclavage du péché et nous a conduit à l’amour de Dieu. Cette théorie de l’influence morale contraste fortement avec les formulations atonementaires d’une époque fondée sur des catégories de substitution légale ou de satisfaction.

Saint Bernard construit l’objection d’Abélard à l’encontre du joug du Diable comme une remise en question de la doctrine elle-même de la rédemption. Le contexte plus large des remarques d’Abélard suggère toutefois qu’il rejetait non pas la rédemption en tant que telle, mais une anthropologie spécifique sous-jacente à certaines formulations de ce dogme. En contestant une conception du péché héritaire basée sur un mécanisme de culpabilité collective automatique, Abélard entend préserver à la fois la liberté et la responsabilité morale individuelles.

Rapport à l’Autorité Patristique et Philosophique

La stratégie intellectuelle d’Abélard se distingue par son double recours à l’autorité : contrairement à Saint Anselme, qui avait fondé ses arguments principalement sur la raison seule, Abélard s’appuie à la fois sur l’autorité patristique, l’autorité scripturaire et l’argument philosophique. Les doctrines familières concernant la relation du Fils au Père, et du Saint-Esprit au Père et au Fils, peuvent être comprises en termes de relations entre ces propriétés, chacune étant prédiquée de Dieu plutôt que constituant une entité fixée en elle-même.

Cette position provoque une transformation dans la façon dont les théologiens subsécents structurent leurs arguments. Pierre Lombard, qui succède à Abélard comme maître influent de Paris, emprunte beaucoup au style analytique rigoureux d’Abélard, tout en arrivant à des conclusions qui épousent souvent l’enseignement de Hugh de Saint-Victor plutôt que celui d’Abélard lui-même. Lombard utilise des citations patristiques extraites explicitement de la Theologia Scholarium d’Abélard, mais sans jamais adopter les aspects les plus controversés de la doctrine trinitaire d’Abélard.

Contexte Critique et Implications Théologiques

La théologie d’Abélard ne survit pas indemne à l’hostilité ecclésiale. Au concile de Sens en 1140, plusieurs propositions tirées de ses écrits sont condamnées. Abélard est forcé de réécrire les passages contestés de sa Theologia dans le cadre d’un arrangement de compromis négocié avec Bernard de Clairvaux, après quoi la sentence d’excommunication papale est levée. Néanmoins, les questions que sa théologie soulève—concernant le rapport entre raison et autorité, entre pensée philosophique et doctrine chrétienne, entre responsabilité individuelle et tradition ecclésiale—demeurent structurantes pour la théologie médiévale tardive.

La conviction fondamentale d’Abélard selon laquelle la raison et la foi doivent former une unité harmonieuse, et non une antithèse, établit un précédent pour la pensée scolastique. Bien que ses positions spécifiques sur la Trinité soient contestées et partiellement révisées, sa méthode dialectique, son appel systématique aux textes patristiques multiples, et sa conviction que les doctrines chrétiennes peuvent être exposées rationnellement exercent une influence durable sur le développement de la théologie scolastique occidentale.

Relation entre pensée, langage et réalité

 

Méthode Dialectique et Application à la Théologie

La contribution majeure d’Abélard à la logique réside dans son recours systématique à la méthode dialectique—l’art de confronter des propositions contradictoires pour en dégager la vérité. Cette approche s’étend bien au-delà du domaine purement logique pour devenir une méthodologie théologique générale. Le Sic et Non, compilé probablement vers 1120-1125, incarne cette approche en assemblant des citations apparemment contradictoires des Pères de l’Église sur diverses questions doctrinales. L’ouvrage procède par une juxtaposition systématique sans chercher à résoudre les contradictions par le commentaire direct d’Abélard lui-même. Plutôt, à travers la sélection rigoureuse des passages, Abélard suggère ses propres réponses en laissant implicitement les contradictions se résoudre par la raison du lecteur.

Cette méthode constitue une formalisation d’une technique déjà en usage dans les écoles. Cependant, l’originalité du Sic et Non réside dans l’étendue des questions qu’il soulève et leur importance : nombre d’entre elles touchent aux fondations mêmes de la doctrine chrétienne. L’ouvrage n’a jamais été attaqué par les critiques d’Abélard comme preuve directe d’hérésie, suggérant que la méthode elle-même, bien que novatrice, était conceptuellement acceptable. Plutôt, ce sont les implications spécifiques que les adversaires d’Abélard ont contestées.

Théorie des Universaux et Critique du Réalisme Linguistique

La position d’Abélard sur le problème des universaux constitue le cœur de sa contribution à la logique medievale. Cette question—celle de savoir si les termes universels comme « homme » ou « animal » se réfèrent à des choses réelles ou à de simples mots—avait structuré le débat logique depuis au moins Roscelin et Guillaume de Champeaux.

Abélard rejette explicitement la position de Guillaume de Champeaux, son maître à Notre-Dame. Guillaume soutenait qu’une utterance universelle comme « animal » signifiait une chose universelle, c’est-à-dire cette chose commune partagée par tous les animaux. Après une dispute publique entre maître et étudiant autour de 1108-1109, Guillaume fut forcé de modifier sa position en admettant que l’universel était « indifféremment la même chose » plutôt qu’essentiellement identique dans les individus.

Abélard, dans la première tractate de sa Dialectica (probablement commencée avant 1120), critique vigoureusement cette approche. Il n’argumente pas simplement en faveur d’une théorie différente des universaux ; plutôt, il remplace le débat ontologique par une enquête sémantique. L’insistance d’Abélard porte sur le fait qu’une utterance ne signifie pas tout ce à quoi elle pourrait être appliquée, mais seulement ce qui est contenu dans sa sententia vocis, c’est-à-dire le sens intentionnel de l’utterance. Cette position s’oppose directement au principe de Guillaume selon lequel une utterance signifiait tout ce à quoi elle était imposée.

La Distinction entre VoxSermo et Nomen

Abélard développe une terminologie précise pour analyser les unités du discours. Dans ses Logica Ingredientibus—ses glosses sur Porphyre et Aristote—il distingue entre :

La vox (simple son) : une unité minimale de son, entendue mais qui ne constitue pas nécessairement une unité de signification.

Le sermo (parole, énoncé) : une unité de discours avec signification. Lors d’une révision de son commentaire sur Porphyre dans les années 1120, Abélard redéfinit les catégories universelles non pas comme des voces simples (sons), mais comme des sermones, c’est-à-dire des paroles ou des énoncés ayant une signification stable.

Le nomen (nom, terme universel) : Abélard devient célèbre pour sa thèse que les catégories définies par Porphyre ne sont pas simplement des voces ou des utterances vocales, mais des nomina—des noms appliqués à un sujet du fait de l’imposition humaine. Un universel n’est pas une chose commune, mais un noun prédicé d’un sujet pour signifier un statut commun, tel que « être un homme ».

Cette distinction sémantique se révèle cruciale. Affirmer que les catégories universelles étaient des choses constituerait une violation de la réalité physique : les universaux signifient une compréhension ou un concept (intellectus) de ce qu’ils prédiquent, non une entité extra-linguistique distincte.

Critique de Guillaume de Champeaux sur la Signification

Dans la Dialectica, Abélard expose les désaccords spécifiques avec le maître Guillaume. Guillaume avait soutenu que, dans la proposition « Homer est un poète », la prédication accidentelle n’était pas réalisée par le verbe mais par l’expression figurée ou impropre de la construction dans son ensemble. Abélard répond que le sens d’une phrase ne doit pas être recherché dans des mots individuels, mais dans le sens de la totalité.

De plus, Abélard critique Guillaume pour avoir nié que « un homme qui n’est pas blanc » (non albus homo), susceptible d’imposition infinie, constitue une expression infinie du fait que sa construction n’était pas infinie. Abélard insiste sur le fait que la discussion des catégories universelles ne doit pas être détachée de leur fonction prédicative : un terme comme homo dans « Socrates est un homme » (Socrates est homo) signifie une qualité de Socrates plutôt qu’une entité en soi.

Analyse des Propositions et des Arguments Conditionnels

Abélard étend ces principes sémantiques à l’analyse des propositions et des arguments. Contrairement aux approches qui recherchent la vérité d’une proposition conditionnelle dans un état de fait externe, Abélard affirme que la vérité d’un conditionnel dépend non pas d’une réalité extra-linguistique, mais du fait que le sens du conséquent soit contenu dans l’antécédent. Cette théorie des conditionnels—focalisée sur la relation interne entre les sens plutôt que sur la correspondence avec le monde—marque une innovation notable dans la logique médiévale et attire la critique ultérieure.

Topics et Dialectique Aristotélicienne

Abélard développe également une théorie sophistiquée des topics (loci)—les sources ou principes employés pour construire des arguments dialectiques. Bien que Guillaume de Champeaux ait fourni une définition des topics comme « la science de trouver un terme moyen et de construire à partir de lui un argument », Abélard entreprend dans sa Dialectica une discussion prolongée sur les topics qui est plus proche des positions de Guillaume que ses arguments ultérieurs dans le Commentarium super Topica (Glossae super Topica). Dans ce dernier ouvrage, Abélard niait explicitement la multiplicité des sens d’une maxime—position qu’il avait soutenue dans les premiers écrits.

Ces évolutions documentent un processus de maturation intellectuelle : Abélard affine progressivement ses positions en réaction aux critiques et à une réflexion plus profonde sur les implications de sa théorie sémantique.

Relation entre Grammaire, Logique et Réalité Extra-Linguistique

La position centrale d’Abélard consiste à maintenir que la logique et la grammaire traitent de realités linguistiques qui ne doivent pas être confondues avec des entités ontologiques. Cette perspective diverge radicalement du platonisme grammatical—la tendance à imputer une réalité substantielle aux catégories grammaticales. Abélard rejette l’idée selon laquelle une partie du discours ou une relation grammaticale signifierait nécessairement quelque chose dans le monde réel indépendant du langage.

Cette approche procède de l’héritage de Roscelin de Compiègne. Abélard reconnaît avoir absorbé de son premier maître une passion pour l’analyse des mots et de leur signification. Cependant, là où Roscelin insistait sur le fait que les voces (utterances vocales) s’appliquaient à des choses discrètes (res)—une position que Abélard trouve trop rigide—Abélard élabore une théorie plus nuancée : les mots doivent être analysés selon leurs fonctions prédicatives plutôt que comme des désignateurs simples de choses extra-linguistiques.

Influence du Glosule sur Priscien

L’évolution de la pensée d’Abélard sur ces sujets s’éclaire par référence au Glosule sur les Instituts Grammaticales de Priscien, un commentaire anonyme du début du XIIe siècle qui distinguait entre nominatio (nomination) et significatio (signification). Le Glosule explique que, bien qu’un nom nomme une substance (du fait de son imposition), il signifie une qualité. Ainsi « homme » nomme un homme particulier (Socrate) mais signifie la qualité universelle d’humanité.

Abélard applique ce cadre conceptuel à ses critiques de Guillaume de Champeaux. Où Guillaume maintenait que le sens d’une utterance devait être recherché dans la chose à laquelle elle était appliquée, Abélard insiste sur le fait que le sens devait être compris en termes de la qualité ou du statut commun signifié. Cette distinction entre la chose nommée et la qualité signifiée demeure fondamentale à sa théorie de la signification.

Signification et Prédicabilité

Abélard élargit sa théorie en soutenant que la signification d’une phrase ne réside pas dans les mots individuels mais dans le sens de la totalité. Notamment, il critique Guillaume pour avoir maintenu que dans « Homer est un poète », la prédication était effectuée non par le verbe mais par l’expression figurée ou impropre de la construction. Au contraire, Abélard affirme que le verbe « est » joue un rôle substantif dans la formation du jugement : en « Socrates est blanc », le verbe a une signification distincte de celle qu’il porte dans simplement « Socrates est ».

Cette analyse des structures propositionnelles révèle une compréhension sophistiquée de la façon dont la signification surgit de la relation entre les éléments du discours plutôt que de simples accumulations de significations lexicales.

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