Erigène philosophie

Biographie : Le Platonicien chrétien

BookyScope

Naissance : Jean Scot Érigène naquit vers 810 apr. J.-C., probablement en Irlande.

Origine : Il appartenait à la tradition intellectuelle irlandaise monastique, réputée pour sa maîtrise exceptionnelle du latin et, fait rare en Occident à cette époque, du grec

Éducation : Formé dans les écoles monastiques irlandaises, Jean Scot reçut une éducation profondément marquée par la philosophie néoplatonicienne, la théologie patristique et l’étude des auteurs grecs. Il connaissait directement Platon, Aristote, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur et surtout le Pseudo-Denys l’Aréopagite, qu’il traduira plus tard en latin.

Carrière : Vers 845, Jean Scot fut appelé à la cour du roi Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, où il devint maître de l’école palatine. Il y enseigna les arts libéraux et la philosophie, s’imposant rapidement comme l’un des plus grands intellectuels de son temps.

Mort : Jean Scot Érigène mourut vers 877 apr. J.-C., probablement en France ou en Angleterre. Les circonstances de sa mort sont obscures et entourées de légendes.

 La Nature (Physis) et ses divisions

Le concept central est celui de « Nature » (NaturaPhysis), qui englobe la totalité de ce qui est et de ce qui n’est pas. Cette Nature universelle se divise en quatre espèces fondamentales qui structurent le processus cosmique :

  1. La nature créatrice et non créée (Natura creans et non creata) : C’est Dieu en tant que source première, Principe sans origine.

  2. La nature créatrice et créée (Natura creans et creata) : Ce sont les causes primordiales (Idées divines, archétypes) qui résident dans le Verbe de Dieu.

  3. La nature créée et non créatrice (Natura creata et non creans) : C’est le monde des effets, l’univers sensible et les créatures soumises à l’espace et au temps.

  4. La nature non créée et non créatrice (Natura nec creata nec creans) : C’est Dieu considéré comme fin ultime, vers qui toutes choses retournent pour y trouver le repos.

1. Le Processus Cyclique : Procession et Retour (Exitus et Reditus)

La métaphysique d’Erigène est dynamique. Elle décrit un double mouvement éternel :

  • La Procession (ProodosExitus) : C’est la manifestation divine. Dieu, qui est un en soi, « sort » de son unité suremmentielle pour se multiplier dans les causes primordiales, puis dans les effets sensibles. La création est une théophanie, une manifestation de l’Invisible.

  • Le Retour (EpistrophèReditusAdunatio) : C’est le mouvement inverse par lequel toute la création, après avoir parcouru son cycle, retourne à son Principe. Ce retour n’est pas une annihilation de la substance des créatures, mais leur élévation vers un mode d’existence supérieur, spirituel et unifié en Dieu.

2. Les Causes Primordiales (Causae Primordiales)

Entre Dieu (l’Un absolu) et le monde sensible (la multiplicité), Erigène place les causes primordiales. Créées par le Père dans le Fils, elles sont éternelles et immuables. Ce sont les prototypes de toutes choses : la Bonté, l’Être, la Vie, la Raison, la Sagesse, etc. Elles sont infinies en nombre et unies dans le Verbe, mais se déploient et se différencient dans le monde sensible à travers l’espace et le temps. Tout ce qui existe dans le monde matériel préexiste de manière plus réelle et plus excellente dans ces causes.

3. Être et Non-Être

La distinction entre l’être et le non-être chez Erigène est complexe et dépasse l’opposition simple existence/néant :

  • Dieu comme Non-Être par excellence : Dieu est dit « Non-Être » non par défaut, mais par excellence (per excellentiam). Il transcende toutes les catégories de l’être fini et intelligible. Il est « superessentiel » (superessentialis).

  • Le Non-Être par privation : C’est le néant absolu, l’absence de toute nature, qui s’oppose à l’être créé.

  • La hiérarchie de l’être : L’être est conçu comme une participation. Plus une créature est proche de Dieu (comme les anges ou l’intellect humain), plus elle « est ». La matière brute est au bas de l’échelle, proche du néant par privation.

4. L’Invisibilité et l’Incompréhensibilité de Dieu

Un axiome fondamental est que l’essence divine est inconnaissable, non seulement pour les hommes, mais aussi pour les anges et pour Dieu lui-même (dans le sens où Dieu n’est pas un « quid » définissable). Dieu ne se connaît pas comme une « chose » finie. Cette ignorance divine est une forme supérieure de savoir. C’est pourquoi la théologie négative (dire ce que Dieu n’est pas) est supérieure ou complémentaire à la théologie affirmative (attribuer des qualités à Dieu, qui ne sont que métaphoriques).

5. Le Rôle Central de l’Homme

L’homme occupe une place unique : il est un microcosme (officina omnium). En lui se réunissent toutes les divisions de la nature : il participe à la fois du monde sensible (par son corps) et du monde intelligible (par son esprit). Il est le point de jonction et le médiateur du retour de l’univers vers Dieu.

6. Le Panthéisme (Nuancé)

Bien que souvent accusé de panthéisme, Erigène soutient une forme de panthéisme spécifique : Dieu est tout en tout (omnia in omnibus), car rien n’existe réellement en dehors de Lui. Cependant, Dieu reste transcendant : il est l’essence de tout ce qui est, mais il demeure au-dessus de tout, dans son unité incommunicable. La création n’est pas une addition à Dieu, mais sa manifestation.

7. Le Mal comme Non-Être

Le mal n’a pas de substance propre. Il n’est pas une nature créée par Dieu, mais une privation, une absence de bien, ou un mouvement irrationnel de la volonté libre vers le non-être. Puisqu’il n’a pas de cause substantielle en Dieu, il est voué à disparaître lors du retour final de toutes choses à l’unité divine.

Dieu comme Superessentiel

1. Théologie de l’Absolu et Inconnaissance Divine

La pensée théologique d’Érigène commence par l’affirmation radicale de la transcendance divine. Dieu n’est pas une « essence » au sens où les créatures le sont. Il est défini comme superessentialis (sur-essentiel). Il est au-delà de toute catégorie, de toute substance, et de toute distinction intelligible.

La Théologie Négative (Apophatique) et Affirmative (Cataphatique)
Érigène structure sa théologie autour de deux mouvements dialectiques :

  • Théologie affirmative : Elle attribue à Dieu des prédicats (Dieu est Bon, Dieu est Grand, Dieu est Vie). Cependant, selon Érigène, ces attributions sont métaphoriques (metaforice) et non littérales. Elles désignent la cause par l’effet : on appelle Dieu « Amour » parce qu’il est la cause de tout amour.

  • Théologie négative : Elle nie que Dieu soit quelque chose de défini (Dieu n’est pas bon, Dieu n’est pas être, au sens fini de ces termes). Cette approche est jugée plus « vraie » (verius) et plus appropriée à la dignité divine. Elle signifie que Dieu est « plus que » Bon, « plus que » Être.

L’Ignorance Divine
Une thèse audacieuse d’Érigène est que Dieu lui-même s’ignore, en un certain sens. Puisque Dieu n’est pas un « quid » (une chose définie), il ne peut pas se connaître comme une chose circonscrite. Dieu sait qu’il est (quia est), mais il ne sait pas ce qu’il est (quid est), car il n’y a pas de « ce que » en lui. Cette ignorance n’est pas un défaut, mais une perfection : c’est une connaissance infinie qui ne rencontre aucune limite, pas même celle d’une définition de soi.

2. La Trinité

Érigène interprète le dogme trinitaire à travers le prisme de la causalité et de la structure de l’être, en s’appuyant sur les Pères grecs et Augustin.

La Triade Causale
La Trinité se reflète dans la structure de toute créature rationnelle et de l’univers :

  • Le Père est associé à l’Essence (Essentia ou Ousia). Il est le Principe sans origine, la source de l’être.

  • Le Fils (le Verbe) est associé à la Virtus (Puissance/Sagesse). C’est en lui que sont créées les Causes Primordiales. Il est le lieu des archétypes éternels.

  • Le Saint-Esprit est associé à l’Opération (Operatio / Energeia). Il est la force distributrice de la vie et des dons, assurant le mouvement et la perfection des choses créées.

L’Unité des Opérations
Bien que l’on distingue ces attributions, Érigène insiste sur l’unité indivisible de l’action divine. Le Père veut, le Fils crée, l’Esprit parfait. Il n’y a pas de succession temporelle ni de séparation spatiale. Cette structure triadique (Essence, Puissance, Opération) se retrouve comme une empreinte (vestigium) dans toute la création, et particulièrement dans l’âme humaine (Intellect, Raison, Sens intérieur).

3. La Création comme Théophanie

Dieu se crée lui-même
Pour Érigène, la création n’est pas la fabrication d’un objet extérieur à Dieu. Elle est l’acte par lequel Dieu sort de son obscurité inaccessible pour se manifester. La formule employée est audacieuse : Deus creatur (Dieu est créé) dans la création. En produisant les choses, Dieu se produit lui-même dans le domaine du visible et de l’intelligible.

Tout est Dieu (Omnia in omnibus)
La théologie d’Érigène soutient que l’essence de toute chose est Dieu. Rien n’existe véritablement en dehors de Lui. Les créatures sont des « théophanies » (apparitions de Dieu). L’être d’une pierre ou d’un ange n’est rien d’autre que la présence divine qui le soutient. Cependant, cela n’implique pas une identité substantielle confuse : Dieu reste transcendant à ce qui le manifeste, tout comme la voix reste distincte de l’air qui la porte.

4. Christologie et Rédemption

Le Verbe Incarné comme Centre
Le Christ occupe une place centrale non seulement pour la rédemption morale, mais pour la structure ontologique de l’univers. En s’incarnant, le Verbe a assumé la nature humaine universelle. Parce que l’homme est un microcosme (contenant en lui les éléments matériels, vitaux, sensibles et intellectuels), en sauvant la nature humaine, le Christ sauve et restaure l’univers entier.

L’Œuvre de Réunification (Adunatio)
L’œuvre du Christ est essentiellement une unification. Par sa résurrection, il a aboli les divisions introduites par le péché :

  1. Il a réuni l’homme et la femme (dans le Christ ressuscité, il n’y a plus de sexe).

  2. Il a réuni le Paradis et la Terre (il est partout présent).

  3. Il a réuni le sensible et l’intelligible.

  4. Il a réuni la créature et le Créateur.
    Ce processus commencé dans le Christ doit s’étendre à toute l’humanité lors de la résurrection générale.

5. Anthropologie Théologique

L’Homme Image de Dieu
L’homme est fait à l’image de Dieu principalement par son inintelligibilité. Tout comme on ne peut définir Dieu, on ne peut définir l’essence de l’âme humaine. Elle est connue par ses actes, mais son fond reste mystérieux. L’homme a été créé pour être le médiateur entre le monde et Dieu, un rôle qu’il reprendra pleinement à la fin des temps.

Le Péché et la Chute
Le péché n’est pas inhérent à la nature humaine (qui est bonne), mais réside dans la volonté perverse. C’est un mouvement irrationnel qui détourne l’homme de la contemplation du Créateur vers la délectation des créatures sensibles. Conséquences de la chute : la division sexuelle, la matérialité grossière du corps (« les tuniques de peau »), et la dispersion dans l’espace et le temps.

Grace et Nature (Datum et Donum)
Érigène distingue :

  • Le Don de Nature (Datum) : C’est l’être (esse), accordé par la Bonté divine à toutes les créatures. Il garantit que rien de ce qui a été créé ne sera anéanti.

  • Le Don de Grâce (Donum) : C’est le bien-être (bene esse), accordé aux élus. C’est la déification (deificatio), par laquelle l’âme participe à la gloire divine au-delà de ses limites naturelles.

6. Eschatologie : Le Retour Final

La Restauration Universelle
La théologie d’Érigène est optimiste. Elle prévoit le retour (reditus) de toutes choses en Dieu. Le mal, n’étant pas une substance créée par Dieu mais une privation, est voué à disparaître totalement. À la fin, Dieu sera « tout en tous ».

L’Enfer Spirituel
Bien que la nature de toutes les créatures (y compris les démons et les méchants) soit préservée et retourne à Dieu (puisque l’être est bon), la volonté perverse peut rester fixée dans son mal. L’enfer n’est pas un lieu physique, mais un état spirituel de la conscience tourmentée par ses propres désirs inassouvis et par la présence de la Vérité qu’elle refuse. La même lumière divine est gloire pour les justes et tourment pour les méchants.

La Déification
Pour les élus, le retour ne s’arrête pas à la restauration de la nature, mais s’élève jusqu’à la theosis (déification). L’homme devient Dieu par grâce, comme l’air devient lumière lorsqu’il est traversé par le soleil, ou comme le fer devient feu dans la fournaise, sans perdre sa nature propre.

Conséquence directe de son ontologie

1. Le Siège du Mal : La Volonté, non la Nature

L’innocence de la Nature
Le fondement de l’éthique érigenienne est que la nature humaine, en tant que création divine, est intrinsèquement bonne. Le mal n’est jamais substantiel ; il n’est pas « planté » dans la nature de l’homme ou des démons. Tout ce qui est participe à la bonté divine. Par conséquent, le péché n’est pas une corruption de l’essence de l’homme, mais un accident survenu dans l’exercice de sa liberté.

La Volonté Libre (Libera Voluntas)
Le lieu exclusif de la moralité est la volonté libre. Erigène définit le péché comme un « mouvement irrationnel et pervers de la volonté libre ». Ce mouvement est qualifié d’irrationnel car il va à l’encontre de la raison naturelle qui devrait porter la créature vers son Créateur. La responsabilité morale incombe entièrement à ce mouvement volontaire et non à une prédestination divine ou à une faille dans la création.

2. Ontologie du Mal : Le Mal comme Non-Être

L’absence de cause (Incausale)
Erigène développe une conception privative du mal. Le mal n’a pas de cause efficiente, mais une « cause déficiente ». Chercher la cause du mal est une erreur logique, car le mal est une absence. Dieu, étant la Bonté et l’Être absolus, ne peut être la cause du mal. Le mal est défini comme « ce qui n’est pas ». Il est une privation de bien, parasite du bien.

Le mal comme bien mal orienté
Rien n’est vicieux en soi. Les vices sont des qualités naturelles détournées de leur fin. Erigène prend l’exemple de la férocité : c’est une qualité bonne et naturelle chez le lion, mais un vice chez l’homme car elle contredit sa nature rationnelle. De même, la délectation des sens n’est pas mauvaise en soi, mais elle devient un péché lorsque l’esprit s’y asservit au lieu de la gouverner.

3. La Dynamique de la Chute (Le Péché Originel)

L’Allégorie Psychologique
L’éthique d’Erigène repose sur une exégèse allégorique de la Chute (Genèse). Il interprète les protagonistes comme des facultés de l’âme humaine :

  • L’Homme (Adam) représente l’Intellect (Nous), la faculté supérieure qui contemple Dieu.

  • La Femme (Ève) représente le Sens (Aisthesis), la faculté tournée vers le corps et le monde sensible.

  • Le Serpent représente la Délectation (Delectatio) ou le plaisir sensible illicite.

Le péché moral se produit lorsque l’Intellect (l’homme), au lieu de gouverner le Sens (la femme), consent à la suggestion du plaisir (le serpent) transmise par le Sens. C’est un renversement de la hiérarchie intérieure : le supérieur se soumet à l’inférieur.

L’Orgueil (Superbia)
La racine de tout péché est l’orgueil, compris comme le détournement de l’âme qui se préfère à Dieu. Au lieu de rapporter la beauté de la création au Créateur, l’homme a voulu jouir de la créature pour elle-même. C’est l’abandon de l’Un pour le Multiple.

4. La Loi et la Conscience

Loi Divine et Loi Naturelle
La Loi divine a été donnée pour corriger l’ignorance résultant du péché et rappeler à l’homme sa nature originelle. Cependant, la loi extérieure est un remède provisoire. L’idéal moral est la restauration de la loi intérieure.

Le Jugement de la Conscience
Le jugement moral n’est pas un événement futur et extérieur, mais une réalité actuelle et intérieure. « Le livre de vie » est la conscience de chacun. Au moment du jugement, Dieu ne fait que révéler ce qui est caché dans les ténèbres de la conscience. Chaque homme devient le juge de ses propres actions et pensées.

5. La Rétribution : Enfer et Paradis Spirituels

Nature psychologique des peines
Conformément à sa métaphysique, Erigène rejette l’idée d’un enfer local ou matériel (feu physique, lieu souterrain). La rétribution est purement spirituelle.

  • Le feu de l’enfer est le feu de la cupidité et du regret. C’est la brûlure d’une volonté qui désire encore les choses charnelles (phantasmes) alors qu’elle ne peut plus les posséder.

  • Le châtiment réside dans la contradiction entre la nature (qui, créée par Dieu, tend éternellement vers le Bien et l’Être) et la volonté perverse (qui tend vers le néant et le péché). Cette tension indéchirable constitue le tourment éternel.

Les Fantaisies (Phantasiae)
La punition des méchants s’opère par l’intermédiaire de « fantaisies ». Ce sont des images illusoires et vaines des biens terrestres qu’ils ont idolâtrés. Leur mémoire est hantée par ces simulacres, les enfermant dans une subjectivité close, privée de la vision de la Vérité.

6. Liberté et Grâce

Coopération
L’éthique d’Erigène articule le libre arbitre et la grâce divine.

  • Le Libre Arbitre est insuffisant pour restaurer l’homme à lui seul. Il peut choisir le péché par lui-même, mais ne peut revenir au bien sans aide.

  • La Grâce est nécessaire pour la « déification ». Si la nature (le fait d’être) est un don (datum) universel, le bien-être (bene esse) et la vertu sont des dons de grâce (donum) qui requièrent la coopération de la volonté humaine.

Une dimension ontologique fondamentale

1. Origine et Nature de la Dialectique

Un Art Naturel, non Humain
Érigène affirme que la dialectique n’est pas une invention humaine (humanum artificium), mais qu’elle est inscrite dans la nature même des choses (in natura rerum condita). Elle a été créée par l’Auteur de tous les arts. L’intellect humain n’est pas le créateur (factor) de cet art, mais seulement son découvreur (inventor). L’homme découvre les règles de la dialectique en observant la réalité, il ne les fabrique pas.

Le Fondement Biblique
Érigène ancre la légitimité de la dialectique dans l’Écriture. Il cite la Genèse : « Que la terre produise des âmes vivantes selon leur espèce (in genere suo) » (Gen 1, 24). Pour lui, l’usage des termes « genre » et « espèce » dans la Révélation prouve que la méthode de division et de rassemblement est voulue par Dieu et structurelle à la création.

2. Le Double Mouvement Dialectique

La dialectique est définie par deux opérations fondamentales qui correspondent aux deux mouvements de l’univers (la Procession et le Retour) :

A. La Division (Diairetis / Divisio)
C’est le mouvement descendant. Il part de l’unité la plus universelle (l’Ousia ou l’Essence) pour descendre vers les genres (genera), puis vers les espèces (species), jusqu’aux individus et aux différences spécifiques.

  • Ce mouvement logique reproduit le mouvement créateur de Dieu qui, partant de son Unité ineffable, se multiplie dans les causes primordiales, puis dans la diversité infinie des créatures sensibles.

B. La Résolution (Analysis / Resolutio / Reditus)
C’est le mouvement ascendant. Il part des individus et des formes multiples pour remonter vers les espèces, rassembler les espèces dans les genres, et finalement résoudre les genres dans l’unité simple de l’Ousia.

  • Ce mouvement logique reproduit le mouvement eschatologique du Retour de toutes choses en Dieu (Adunatio).

Ainsi, la dialectique est la science intellectuelle qui permet à l’esprit de parcourir le cercle de l’existence : sortir de l’Un vers le multiple, et ramener le multiple à l’Un.

3. La Dialectique et les Arts Libéraux

La « Mère des Arts »
La dialectique est considérée comme la « mère des arts ». Elle occupe une position centrale car elle explicite les lois de la pensée qui régissent toutes les autres disciplines.

L’Universalité du Cycle
Érigène observe que tous les arts libéraux suivent ce même principe cyclique de la dialectique (départ d’une unité, expansion, retour à l’unité) :

  • Arithmétique : Commence par la monade (l’unité), se développe en nombres, et résout tout dans la monade.

  • Géométrie : Commence par le point, se développe en lignes, surfaces et solides, et résout tout dans le point.

  • Musique : Commence par le ton, se développe en symphonies et harmonies, et résout tout dans le ton.

  • Astronomie (Astrologie) : Commence par l’atome (moment indivisible) et y retourne.

La Grammaire et la Rhétorique sont parfois considérées comme des branches ou des dérivées de la Dialectique, car elles traitent du discours humain, tandis que la Dialectique traite de la structure de la nature.

4. Réalisme Logique et Ontologique

Identité entre Pensée et Être
Il existe une correspondance stricte entre les structures de la pensée (logique) et les structures de la réalité (métaphysique). Les catégories logiques (les dix catégories d’Aristote : substance, quantité, qualité, relation, lieu, temps, situation, possession, action, passion) ne sont pas seulement des modes de prédication, mais des modes d’être des créatures.

  • Cependant, Érigène précise que ces catégories ne s’appliquent qu’à la Nature créée.

  • Elles ne peuvent s’appliquer à Dieu (la Nature non créée) que métaphoriquement. Dieu transcende toutes les catégories : il n’est ni substance, ni qualité, ni quantité, ni lieu, ni temps. La dialectique atteint ici sa limite et doit se transformer en théologie négative.

La Substance et les Accidents
La dialectique permet de distinguer ce qui est essentiel de ce qui est accidentel.

  • L’Ousia (Essence) est une et indivisible.

  • Les différences individuelles proviennent des accidents (quantité, qualité, espace, temps) générés par le péché ou la condition créaturelle.
    La dialectique aide l’esprit à séparer mentalement ces accidents pour retrouver la contemplation de la nature simple et unifiée.

5. Fonction Pédagogique et Anagogique

L’exercice de la dialectique n’est pas une fin en soi, mais un exercice spirituel. En apprenant à diviser et à réunir, l’esprit humain s’exerce à imiter le Verbe divin (en qui toutes les raisons sont unies et par qui elles sont faites). La dialectique purifie l’intellect et le prépare à la contemplation de l’Unité divine, en lui permettant de remonter l’échelle des êtres, des effets sensibles jusqu’aux Causes Primordiales.

Pas de contenu pour le moment.

Pas de contenu pour le moment.

Nos liens , merci de nous soutenir !
Acheter
Acheter